Partie de pétanque sur le chantier en haut des allées Jean-Jaurès, en 1962. Le réaménagement des ramblas toulousaines en grande voie pénétrante donnait les clés de la ville à la voiture toute puissante. On distingue au fond un bâtiment conçu en 1951 par l'architecte Robert Louis Valle pour le promoteur Deromédi. Photo Jean Dieuzaide

Urbanisme. Les années 45-75 ont marqué le passage de la Ville rose au rang de métropole. Un livre et une expo reviennent sur une modernité contrastée.

Le pointeur est accroupi, béret vissé sur la tête. La cravate est rangée sous la chemise blanche. Le bouliste, concentré, a tombé la veste. De dos, près du but, son compère, ou adversaire, porte casquette et gilet sans manche, et chaussettes sous les sandales qui foulent la poussière des allées Jean-Jaurès. Un spectateur fume la pipe et se tient le menton, « penseur de Rodin » du XXe siècle. D'autres arborent des chapeaux plus bourgeois.

À lui seul, ce cliché signé Jean Dieuzaide, tiré du livre « Toulouse 45-75, la ville mise à jour » (1), résume bien les fameuses « trente glorieuses » au cœur de l'ouvrage. Trente années d'après-guerre marquées par un formidable essor économique et urbain, la mutation de Toulouse en métropole régionale.

Un monde résiste, un monde change. La partie de pétanque à Marengo, c'est du Pagnol sur le chantier des futurs Champs-Élysées toulousains, dernier grain de sable sur la voie royale de la bagnole et du réfrigérateur. Un film de Jacques Tati au pied d'une de ces « quilles » élevées pour loger, « avec tout le confort moderne », les enfants du baby-boom et les pieds-noirs de retour.

« Aujourd'hui, il y a une désaffection générale pour l'architecture de cette période, liée à un renversement idéologique : de l'adhésion à la modernité, totale alors, on est passé à la remise en cause de 68 et à la crise du pétrole en 73 », note Jean-Loup Marfaing.

L'architecte et historien du CAUE 31 a dirigé la réalisation de l'ouvrage. Une somme qui réhabilite une période où la Toulouse moderne s'est construite, avant de se figer sur son centre historique. Dans le sillage du Corbusier, Candilis lance un Mirail hors normes, des architectes toulousains innovants, liés à des promoteurs entreprenants et à des édiles plus ou moins dans le mouvement (les 3B, Badiou, Bazerque et Pierre Baudis) créent de nouveaux quartiers (Empalot, Bagatelle, Roguet), des barres et des villas « cubes », des hypers, des grands magasins et des stations-service, des marchés parkings (Victor-Hugo, Carmes), le Min de Lalande, la Cité administrative, le Belvédère, des universités (Droit, Lettres au Mirail, Sciences à Rangueil), des écoles et des églises, un monument à la Résistance cité dans la Pravda, des casernes et des hôpitaux…

Tout n'a pas bien vieilli, tout n'est pas non plus à jeter. Au contraire.

Philippe Emery

1- 600e livre des (Nouvelles) Éditions Loubatières. À voir, l'exposition sur le même thème abritée par le Cmav (5, rue St-Pantaléon-M° Capitole).

Que devient le fonds Dieuzaide ?

Un très grand nombre de photographies du livre « Toulouse 45-75 » ont été puisées dans le fonds Dieuzaide, d'une richesse insoupçonnée. Ses vues d'avions ou évoquant le passé disparu de Toulouse, parfois méconnues, sont aussi remarquables. La précédente municipalité avait acté le projet d'un centre vivant exploitant ce fond dans les locaux de l'ex conservatoire occitan à Saint-Cyprien. « La contre-expertise attendue a été livrée en janvier dernier, depuis nous n'avons aucune nouvelle », s'étonne Mme Dieuzaide.